Analyse filmique

Par Flora Ondet
Samedi 20 janvier 2007 6 20 /01 /2007 20:20
- Publié dans : Analyse filmique

Voici l'analyse du film La leçon de piano (the Piano, en anglais) de Jane Campion par ma soeur Flora (étudiante en Cinéma à St Denis).

Jane Campion est néo-zélandaise (née à Wellington en 1954) et est la seule réalisatrice à avoir obtenu la Palme d'Or au Festival de Cannes en 1993 pour ce film et son interprète principale, Holly Hunter reçut le prix féminal d'interprètation pour ce même film.

La leçon de piano est le troisième long métrage de la réalisatrice. Elle a commencé sa carrière en réalisant des courts métrages. En 1982, elle réalise Peel, qui a reçut la Palme d'Or du Court Métrage à Cannes.

Puis viennent A girl own story en 1983,  Passionless moments et After hours en 1984, et un téléfilm, Two friends en 1986.

Jane Campion passe ensuite au long métrage avec Sweetie en 1989.

Jane Campion a pensé à La leçon de piano avant même de sortir son premier long métrage... L'histoire de cette femme en plein bush néo-zélandais la touchait. Cela lui permettait de revenir dans son pays natal et de montrer un peu la culture Maori.

Dans sa filmographie, on trouve Portrait de femme (1996) avec Nicole Kidman, Viggo Mortensen, John Malkovitch.

Pour plus d'info sur Jane Campion, allez voir sur IMDB.

Agnès Varda a dit : "Cinéaste se termine par un E; mais Cinéaste féminin, c'est un peu différent quand même".Ce qui est intéressant, c'est que La leçon de piano est un film sur la condition féminine au 19è siècle vu par une femme. Le film nous interpelle sur la femme cinéaste (par rapport aux hommes).


L’école de la chair  

The Piano de Jane Campion (1993) est un film qui traduit quelques temps de la vie d’une femme mal mariée dans la Nouvelle-Zélande de la fin du XIXème siècle.

Ce film est intéressant pour ce personnage féminin, muette et chétive, qui va peu à peu se transformer au contact de deux hommes : son mari et un voisin de celui-ci proche des maoris, qui deviendra son amant.

Ce parcours sexuel est l’âme même du film et c’est cette expérience ainsi que ce qui en résulte que je me propose d’étudier ici.

Le piano du titre n’est ici pas qu’un simple instrument et c’est par celui-ci que les personnages se mettront à nus et vont se « découvrir ». La « Leçon de piano » du titre français est en réalité une leçon de féminité très forte au temps où se passe le film. Cette leçon aura lieu en plusieurs étapes où la pratique du piano sera vite abandonnée.  L’héroïne, Ada, à qui appartient le piano va entreprendre un parcours psychique et sexuel qui fera d’elle une autre femme.

Je vais donc m’intéresser aux métaphores liées au piano, à la relation charnelle du triangle amoureux et à la femme proprement dite.  

 

Le piano comme métaphore sexuelle et personnelle 

 

Ada, l’héroïne jouée par Holly Hunter, est une femme venant d’Ecosse, qui débarque en Nouvelle-Zélande pour rencontrer son mari, un colon anglais. Mais elle ne vient pas toute seule. Elle est accompagnée de sa fille et de son piano. Dés la première séquence, on comprend que celui-ci à une très grande importance par la façon dont il nous est « présenté ». Ada parle de son piano en voix off et, simultanément, il nous apparaît à l’écran. Elle reste un instant à le regarder puis se met à jouer. 

 

Ce piano ainsi que sa façon d’en jouer vont la représenter. En effet, ce piano est son moyen de communication. A travers lui elle transmet son humeur et ses émotions. Dés le début du film, par la voix off elle dit qu’elle ne se sent pas silencieuse car elle a son piano. Tout se passe dans la façon de jouer. C’est parfois enjoué, rapide, fluide quand tout va bien et parfois plus saccadé, plus « tonitruant » quand elle ne se sent pas bien. Dans le scénario on peut d’ailleurs lire dans la scène 29 quand Ada retrouve son piano sur la plage : « Ada éprouve un immense bonheur à sentir à nouveau les touches sous ses doigts. Son interprétation s’en trouve entièrement changée. Ada est passionnée, heureuse, émue. »1 Le visage de Holly Hunter, qui joue elle-même les morceaux, traduisent ses pensées et ses émotions mais sa façon de jouer en fait tout autant. D’ailleurs Michael Nyman, le compositeur, a beaucoup travaillé avec l’actrice pour écrire les morceaux qu’elle joue au piano. « Je devais composer la musique qui toucherait Holly, la pianiste et l’actrice, plutôt que le personnage, afin qu’elle s’y donne avec passion. »2

Notant que Holly Hunter joue mieux les oeuvres « chargées de puissance émotionnelle » il a donc composé des morceaux qu’elle était capable de jouer avec l’investissement qui lui fallait. « Je les imaginais presque dans le style qui aurait été le sien si elle en avait été le compositeur »3. Pour ce qui est de la relation d’Ada avec le piano Nyman dit lui-même que « la musique est la voix d’Ada. Le son du piano est le miroir de son humeur, de ses pensées oralement inexprimées. Il doit se faire le traducteur de messages disant ses sentiments envers Baines, lors des leçons de piano. Je devais créer une sorte de scénographie auditive qui était d’une importance semblable à celle des décors et des costumes ».4

Cet instrument est son refuge. Quand cela ne va pas elle se met à son piano. C’est pourquoi elle est très bouleversée quand elle apprend au début du film qu’elle doit le laisser sur la plage. Stewart, son mari veut le laisser là car il ne sait pas quoi en faire. Cependant une fois chez lui il regarde sa femme avec la même expression : il ne sait pas quoi en faire.  

Elle prend soin de son piano. Elle est contrariée à l’idée qu’il puisse être sali et lors de la première leçon que nous voyons, la petite fille s’enquiert des mains habituellement sales de Baines « j’espère que vous vous êtes lavé les mains ». Elle ne veut pas que quelqu’un d’autre qu’elle touche à son piano car elle le considère comme une partie d’elle-même. Quand Baines le prend chez lui elle est dépossédée. C’est comme s’il lui manquait une partie essentielle de son être. C’est pourquoi le marché entre Baines et Ada va être délicat. Baines éprouve du désir pour Ada et va donc marchander le piano touche par touche pour la faire venir tous les jours chez lui et tenter d’avoir ses faveurs. Il ne comprend pas tout de suite la relation qu’entretient Ada avec son piano. Ce marché est d’autant plus pervers pour elle que la nature de ce qui est marchandé c’est elle. Sentant que ça ne mène nulle part, Baines lui rendra son piano en ces termes : « ce marché fait de vous une putain et me rend misérable ». Le piano la représentant, cet échange faisait d’elle le but et la nature du marché et donc doublement une prostituée.

De plus, Le piano est un instrument qui peut avoir une connotation sexuelle. Selon Freud, la musique, tout ce qui est répétitif, les ritournelles, peuvent avoir un sens sexuel. On peut exprimer un désir par le piano. La façon dont les doigts d’Ada glissent sur les touches fascine d’ailleurs Baines. Il est écrit dans le scénario dans la scène 71, lorsqu’il lui dit qu’il ne veut pas qu’elle joue mais qu’elle reste là et le fait quand même, que Baines est jaloux du piano. Le piano comme instrument sexuel explicité dans la scène où Baines nettoie le piano avec sa chemise. Il est nu. La nudité de Keitel avec le toucher renforce le caractère sexuel de la scène. Il fait corps avec l’instrument. Au départ il le nettoie simplement mais après il le caresse littéralement avec la paume de la main. C’est une façon d’entrer dans le monde d’Ada. La nudité, le piano et le sexe qui s’en dégage : tout le film est en quelque sorte résumé dans cette scène.

Le piano est donc une sorte de personnage à lui tout seul qui va décider du sort des personnages principaux. 

 

Le triangle amoureux 

 

L’expérience sexuelle comprend deux hommes : Baines et Stewart. Ils ont tout deux une conception différente du sexe et une façon différente de l’aborder. Par conséquent Ada ne réagira pas de la même façon avec les deux hommes et apprendra que le plus frustre n’est pas celui qu’elle croyait. De l’apprentissage sexuel et amoureux d’Ada va naître une intéressante relation à trois.

Tout d’abord, Ada n’est pas vierge. Elle a déjà un enfant et le film avançant on se dit que son expérience du sexe est certainement plus grande que celle de son mari. C’est ce qui la poussera aussi dans les bras de Baines qui lui aussi est marié et n’est pas pudibond. Il considère le désir et le sexe comme quelque chose de naturel et n’a pas de mal à en parler ou à tenter quelque chose comme lors des leçons avec Ada. Une scène illustre bien sa conception de la vie : celle de la baignade avec les maoris. Il discute avec des amis maoris dont Hira de qui il est proche. Elle lui dit que son « trésor ne devrait pas dormir, là, sous ton ventre » et que donc qu’il faut qu’il trouve une femme. Ca les fait rire. Il n’y a pas de tabou comme dans la société européenne de l’époque. Baines n’hésite pas à formuler ses désirs et son amour directement à Ada et à aller vers elle pour la toucher.

En cela il est l’exact contraire de Stewart qui lui ne tente rien, attend passivement qu’Ada « devienne plus affectueuse avec le temps ». Il est une sorte de puceau ou d’impuissant, qui ne parvient pas à regarder vraiment sa femme dans les yeux. Pour le décrire Sam Neill dit simplement : « Il représente l’archétype de l’homme blanc néo-zélandais avec tout ce que cela comporte notamment d’avidité pour la terre. […] C’est un homme de son temps. » 5 Stewart est celui qui est dépossédé de ses devoirs conjugaux. Alors que Baines partage son lit avec Ada, Stewart, lui, dort tout seul. La première fois qu’il exprime sa volonté sexuelle à Ada c’est en plein bush. Baines possède le lit conjugal car il s’y passe véritablement un acte sexuel. En revanche, la seule possibilité qu’a Stewart de le faire, il est alors trop tard car il a déjà coupé le doigt de se femme, il l’a donc castrée. De même, Baines fait quelque chose du piano et le rend même à sa propriétaire alors que Stewart dit simplement dans cette scène : « je ne sais pas si j’en veux » traduction : il ne sais pas vraiment s’il veut sa femme.

Ada, elle, obéit à son père, qui l’a mariée, mais c’est tout. Malgré son éducation, elle est moderne. D’abord choquée et réfractaire aux avances de Baines, elle accepte quand même de participer à ce « jeu » charnel pour récupérer son piano et, ce faisant, elle se découvre un appétit sexuel jusque là inexistant ou refoulé. Freud explique d’ailleurs dans La morale sexuelle ‘civilisée’ et la maladie nerveuse des temps modernes que les femmes ont une soif de connaissance sexuelle mais que leur éducation les empêche de l’assouvir. « L’éducation interdit au femmes de s’occuper intellectuellement des problèmes sexuels pour lesquels elles ont pourtant la plus vive soif de savoir. »6

La manifestation du désir de Baines intervient brusquement, en pleine « leçon », avec un baiser sur la nuque. Cela entraînera le marché. A partir de là il y aura une gradation : d’abord la jupe relevée qui fait apparaître un trou dans un des bas par ou il peut toucher une jambe blanche d’Ada, jusqu’au moment ou il l’invite à s’allonger nue avec lui. Il la commande, lui dit ce qu’elle doit faire et accepte le nombre de touches qu’elle lui demande pour la faire plier. C’est donc apparemment une relation conventionnelle de l’époque victorienne avec l’homme qui est l’élément fort. Cependant, il n’est pas son mari, et ces moments qu’elle partage avec lui à contre cœur auront un effet bénéfique sur elle, alors, qu’à lui, ils ne lui apporteront que de la frustration. Ada va s’éveiller au désir charnel, à la pulsion sexuelle et s’y abandonner jusqu’au bout en le testant aussi sur Stewart. Jan Chapman la productrice du film avoue que cette idée là est primordiale : « Je pense que c’est l’élément du film qui donne une touche de modernité en ôtant tout caractère sentimental ».7

Jusqu’ici Stewart était exclu de cette expérience, le réduisant au rôle de voyeur jaloux et possessif. Là leur relation s’oriente dans une autre direction mais cela ne va pas durer. D’abord heureux et bouleversé du contact d’Ada il va, lui aussi, en ressortir frustré car elle ne veut pas qu’il la touche à son tour. Campion résume ainsi cette relation triangulaire : « En fait Ada utilise son mari en tant qu’objet sexuel – c’est là l’outrageuse moralité du film – ce qui semble être très innocent mais qui, en réalité, à une portée très surprenante. De nombreuses femmes ont connu ce sentiment d’être un pur objet sexuel. C’est tout à fait ce que ressent Stewart. Cette situation est un cliché mais qui est, d’ordinaire, inversé, ce qui permet souvent aux hommes de dire des choses telles que : ‘le sexe pour le plaisir du sexe’. Mais voir une femme s’y adonner, et tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’une femme de l’époque victorienne – est quelque peu choquant – de même qu’il est dérangeant de voir un homme en situation de telle vulnérabilité. Leurs relations deviennent des rapports de force, de lutte, entre, d’un côté, ceux qui ont des sentiments, et, de l’autre ceux qui sont indifférents à l’amour. C’est cette brutalité dans l’innocence qui m’intéresse ».8

De ce fait les rapports de force vont s’intensifier, avec la désobéissance d’Ada à son mari qui ne veut plus qu’elle voit Baines, la trahison de Flora, la petite fille, la jalousie et la frustration de Stewart qui se transformeront en rage et qui le poussera à couper un doigt à Ada. Cette fameuse scène est une métaphore de la castration : Stewart sait qu’elle veut revoir Baines pour faire l’amour avec lui, et il l’empêche en lui coupant l’index droit. Le toucher étant le sens le plus important du film il est logique que la volonté de castration passe par cet acte. Si on se réfère à la théorie de Freud selon laquelle le sexe féminin se décrit comme un manque de l’organe génital masculin, on peut dire qu’elle est doublement castrée.9 Surtout que ce doigt, symbole phallique, l’empêche aussi de jouer du piano.

Ce triangle sexuel et amoureux s’achève quand Stewart, le mari castrateur, libère finalement Ada. Au début Baines et Ada sont filmés en champs/ contre-champs. Mais par la force des choses, Baines va se faire une place importante dans la vie d’Ada. Il entrera dans le cadre dans lequel elle est en dépit de Stewart qui est le personnage sacrifié du film.  

 

Naissance d’une nouvelle femme 

 

De ce marchandage avec le piano et de ce parcours sexuel va apparaître une autre femme. Ada va peu à peu changer jusqu’à renaître pour une nouvelle vie.

Au début du film Ada est aussi austère que sa robe noire. Au contact de Baines elle va apprendre à l’enlever, à se mettre à nu physiquement mais aussi psychologiquement. Un mélange de sentiments se crée en elle. Elle ne veut pas vraiment faire ce que Baines lui demande mais en même temps elle veut récupérer son piano. Lorsqu’il lui demande de s’allonger nue avec lui, elle lui répond que cela fera dix touches alors qu’il ne lui en reste plus autant à reprendre. Cette scène est très importante car elle symbolise le tournant du film. C’est en effet la dernière leçon et Baines et Ada seront épiés pour la première fois. Flora, la petite fille, va en effet les observer, interpellée par le fait qu’on n’entende plus le piano. Sa curiosité va faire basculer l’histoire car c’est par elle que tout va se jouer. Elle est le messager de l’histoire. Elle va révéler à Stewart le comportement de sa mère, ce qui entraînera le plus gros changement dans le caractère du mari. Il va découvrir les sentiments de jalousie sexuelle. Il va d’abord enfermer Ada dans la maison en mettant des planches à la porte et aux fenêtres avant de se reprendre et de lui faire confiance. Ada lui promet de ne plus revoir Baines mais par l’intermédiaire d’une touche de piano, elle lui veut lui envoyer un message. Là encore la trahison est connue de Stewart par Flora et elle va donc porter le doigt de sa mère à Baines.

En voulant rétablir l’équilibre conjugal elle précipite sa chute et le départ d’elles deux avec Baines. Cela va donc avoir un impact considérable dans la vie d’Ada. En effet, après que Baines lui ait rendu le piano, elle découvre que, finalement, elle est prête à lui donner ce qu’il veut et quand elle est enfermée dans la demeure « familiale », elle découvre ses sentiments amoureux pour lui.

Ada commence alors à devenir autre. Elle prend conscience de ce changement en elle et l’apprécie. Elle se regarde dans le petit miroir, chose qu’elle ne faisait pas avant. Telle une adolescente qui découvre son corps elle observe ce visage, le touche comme si le reflet n’était pas le sien. Le miroir est souvent symbole du double, de la dualité. Il y a là l’épouse chez elle et l’amante, qui se reflète. Dans une scène nous la voyons embrasser son reflet. Ce geste empreint de narcissisme, montre qu’elle s’accepte comme cela et que la vie d’une femme moderne lui convient. Elle n’a alors plus sa place dans ce bush pluvieux ni dans cette maison triste avec ses arbres morts reflet de l’état de son couple.

Ada est une femme qui s’interroge sur elle-même et sur le sexe. Lacan a écrit « devenir une femme et s’interroger sur ce qu’est une femme sont deux chose essentiellement différentes. »10 Je trouve que ce film réfute cette remarque. Ada s’interroge sur la condition féminine de son temps mais peut-on dire pour autant qu’elle ne devient pas une femme. Ce film propose la théorie inverse de celle de Lacan. Campion dit ici : « s’interroger sur ce qu’est une femme et devenir une femme sont deux choses étroitement liées. » Autrement dit, s’interroger sur ce qu’est une femme c’est le devenir. Freud, dans le même texte, sur la sexualité, cité plus haut, écrit : « je ne crois pas que, comme l’a affirmé Moebius dans son écrit très discuté, la ‘débilité mentale’ de la femme s’explique par l’opposition biologique entre travail intellectuel et activité sexuelle. Je pense, au contraire, que l’infériorité intellectuelle de tant de femmes, qui est un état de fait indiscutable, doit être attribué à l’inhibition de la pensée, inhibition requise pour la répression sexuelle. »11

Ada devient une femme quand elle commence à s’interroger sur elle-même et sur sa condition, sur sa féminité et sur sa sexualité. Ce qui aboutira à une renaissance. En effet, à la fin du film lorsqu’elle part avec Baines, elle décide de se séparer de son piano. C’est un geste très important pour elle car cela veut dire qu’elle se sépare d’une partie d’elle-même. Quand le piano est jeté à la mer, elle s’arrange pour que les cordes l’entraînent elle aussi au fond de la mer. Dans L’Interprétation des rêves 12, Freud écrit que le fait de plonger dans l’eau est en réalité la métaphore d’une naissance. Quand Ada sort de l’eau cela à tout d’un accouchement. L’ancienne Ada est morte comme elle le dit « quelle mort ! » et la nouvelle vient de naître.  

 

Elle est désormais prête à débuter une nouvelle vie où elle n’est désormais plus en noir. Elle a retrouvé « son pénis », Baines lui ayant fabriqué un doigt en métal et elle apprend à parler. Cette nouvelle Ada n’a pas besoin de piano comme moyen de communication. C’est intéressant car au début du film elle nous dit en voix off qu’elle ne parle plus depuis l’âge de six ans qui est l’âge ou elle a commencé le piano. On ne sait pas ce qui s’est passé mais à partir d’un traumatisme elle s’est réfugiée dans la pratique du piano qui est devenu sa voix. Seul un autre traumatisme tel que la noyade pouvait la lui redonner. On peut même imaginer que ces deux évènements sont les même. Le mystère de son mutisme n’a plus d’importance à ce moment là. Ada s’est accomplie. 

 

La sexualité, la féminité est le sujet de prédilection de Jane Campion qui ne cesse de l’aborder film après film. Dans un de ses premiers courts métrages Passionless Moments (1984) on pouvait voir écrit sur un tableau noir « sex is a wonderful and natural thing » (le sexe est une chose merveilleuse et naturelle). C’est ce que comprend Kay, l’héroïne de Sweetie (1989), qui était devenue frigide et avait même castré son compagnon en arrachant le sureau qu’il avait planté. Cette phrase sied bien aux héros de The Piano surtout Baines et Ada qui partagent assurément cet avis. Cependant, ce qui intéresse Campion n’est pas tant la sexualité que la pulsion sexuelle. « Je pense qu’il est inhérent à chaque individu de connaître des impulsions, des élans romantiques que l’on n’éprouve parfois qu’un très court instant, mais qui ne font pas partie d’une façon de vivre raisonnable. C’est un parcours épique dont l’issue est généralement dangereuse. Je l’estime en ce sens que je le tiens pour un témoignage de grand courage. »13 Ce film serait donc la recherche de soi au travers la recherche de son courage sexuel. Pour se trouver il faut savoir se mettre en danger.

Le film se termine sur un extrait d’un sonnet de Hood :

« Il est un silence où il n’y a jamais eu de bruit.

Il est un silence où aucun bruit ne peut être.

Dans la froide tombe, sous la mer profonde, profonde. »14 

 

           S’accomplir, c’est aussi peut-être chercher ce silence. Il faut se mettre en danger et parfois partir donc mourir pour aller trouver la paix en un autre lieu.

Dans une époque où le sexe est banalisé et parfois même vulgarisé il est rare et plutôt rassurant de voir un film qui spiritualise autant l’acte sexuel jusqu’à en faire un acte d’introspection. 

 

1-     Jane Campion, La leçon de piano, scénario original, Jan Chapman Productions 1993, collection Domaine Etranger dirigé par Jean-claude Zylberstein, Union Générale d’Edition, 10/18, Paris, 1994, p32  

2-      Ibid. Note sur le film, p150  

3-      Ibid.  

4-      Ibid.  

5-      Ibid. p152  

6-      Freud, La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des temps modernes in La vie sexuelle, PUF, Paris, 1969, p36  

7-      Cf note 1, p141  

8-      Ibid.  

9-      Freud, Abrégé de psychanalyse, PUF, Paris, 1967, p62 : « Le sexe féminin est un appareil génital auquel manque réellement ce morceau estimé par-dessus tout »  

10-  Jacques Lacan, Le séminaire, livre 3 Les psychoses, SEUIL, Paris, 1981, p200  

11-  Cf note 6, p36  

12-  Freud, L’interprétation des rêves, chap.6 Le travail du rêve, PUF, Paris, 1967, p343  

13-  Cf note 1, p144  

14-  Thomas Hood (1799-1845), Sonnets : Le Silence.

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Par Flora Ondet
Dimanche 10 décembre 2006 7 10 /12 /2006 18:48
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Harry Potter and the goblet of fire  

Réalisateur : Mike Newell

 

Quatre mariages et un enterrement chez les sorciers ! 

Ce quatrième film se laisse voir surtout pour les fans du genre et de J. K Rowling mais il révèle quand même bien des failles qui en font un film correct même si moins intéressant que le précédent film.

 

Le début est expédié d'une manière barbare, les coupes sont assez brutales, et on a l'impression que Mike Newell et son scénariste Steve Kloves ne savaient pas trop comment traiter cette première partie (avant la rentrée à Hogwarts). C'est haché, brut, au rythme bizarre, et traité trop rapidement.  

La gestion des ellipses est abominable!!! On a l’impression que ça se passe en un quart d’heure. Quand ils arrivent à Hogwarts, c'est beaucoup mieux! En effet le film trouve ses marques, son rythme. C'est beaucoup plus fluide. Cela dit le découpage en général n’est pas très bon. Mais, encore une fois, le montage est en cause : Dans le premier tiers du film, la caméra s'approche doucement de la coupe pour finir en un gros plan sur les flammes bleues. Là on a un début de transition et on attend le fondu enchaîné sauf que d'un seul coup, hop jump cut!! Alors que la transition était attendue, elle commence même seulement on a quand même une coupe, très brusque et vraiment mal venue. En effet on passe d’un gros plan à un plan d’ensemble ! Ce film est taillé à la serpe et ça, ça sent la coupe de dernière minute...

 

Les screen tests ont eu lieu en septembre je crois. Je pense donc que le film à l'époque devait durer un peu plus longtemps ou que c'était une version différente et ils ont refait un peu le montage au vu des réactions. Je ne leur dis pas bravo, c'est bâclé.

 

Le plan dont je viens de parler en est un fameux exemple et il n'est pas le seul. Cela dit ce serait injuste de mettre en cause uniquement les monteurs. En réalité dès le scénario ça pêche c’est pourquoi j’ai nommé Steve kloves plus haut. On imagine que ce livre plutôt épais a dû être difficile à adapter. Bien sûr il a dû faire au plus simple mais cela fournit des scènes aux dialogues trop explicatifs. Pour exemple deux séquences : celles de la première tâche où on voit les 4 concurrents sous la tente, puis après, Harry tout seul. On comprend alors que les trois premiers sont déjà passés. Sauf qu’on a quand même l’explication en voix off de Dumbledore. J’ai envie de dire qu’on n’est pas stupide ! Plus tard, il y a une ellipse assez importante puisqu’on passe du 25 décembre à mi-février. Là pour nous le faire comprendre, on a un dialogue entre Hermione et Harry qui donne en gros : 

Elle : « tu n’as toujours pas trouvé ? Mais la deuxième tâche est dans deux jours !!! » 

Lui : « Vraiment ? Je n’avais pas remarqué !! » 

Merci pour l’explication.

 

Au moins Cuaron dans le troisième film avait fait ces transitions de temps en montrant la nature et la façon dont elle changeait au fil des saisons. C’était simple, joli et efficace.

La fin aussi est étrange. Quand Les élèves se disent au revoir, on n'a l'impression qu'il ne s'est rien passé, que Cédric n'est pas mort. C'est Harry, avec son regard et son sourire mi figue mi raisin, qui rappelle le tragique de la situation. En fait cette scène intervient tout de suite après l’hommage rendu à leur camarade et la séquence de cet hommage dure moins longtemps.

 

D'un point de vue visuel ça fait plus blockbuster que le 3, mais ce n'est pas bourrin. Les effets visuels ne sont pas surabondants, et heureusement. Ils sont très bien faits. Dans sa réalisation, Newell fait gaffe aux mimiques, aux expressions, et par conséquent, il arrive à capter des regards, des sensations, des pensées ce qui est bien. Il est aidé en cela par les acteurs.

Cependant la réalisation est moins fluide que dans le troisième. Il n'y a pas de grande idée de mise en scène. C’est très professionnel, mais c'est tout. Ce qui est déjà bien mais on pouvait s’attendre à mieux surtout après le troisième opus.

En revanche la lumière n'est pas mauvaise. Esthétiquement le film se rapproche du trois ce qui est plutôt une bonne nouvelle !

 

Kloves et Newell ont tentés de mettre plusieurs genres dans le film. Tout comme Cuaron, ils ne le voulaient pas unidimensionnel. Cependant les genres ne sont pas mélangés. Il y a une partie thriller, ensuite comédie sentimentale, ensuite re-thriller et c'est dommage! Surtout que Les scènes de thriller manquent de souffle! Je pense notamment à la scène Harry/Voldemort. Il y a certes de la tension, mais pas de souffle car c'est expédié avec un peu de désinvolture! La scène n'est pas forcément trop courte, mais la gestion du temps est douteuse. La réalisation paresseuse peine à nous faire vibrer pour la vie de son héros.

Le décor du cimetière n’est pas bien utilisé.

D’ailleurs les scènes les plus réussies sont les scènes de comédie pures qui humanisent les personnages. Certains dialogues sont véritablement excellents, brillants (voire la scène de danse avec MacGonagall qui apprends aux élèves... le dialogue entre Hermione et Harry, avant la deuxième tâche où Hermione fait un lapsus avec un naturel désarmant et désopilant... la scène de la salle de bains avec Mimi geignarde...)

 

En conclusion, c’est un film inégal, laborieux mais avec des personnages bien dessinés et très bien interprétés.

Alfonso Cuaron avait placé la barre très haut avec son Prisonnier d'Azkaban. Il avait réussi à réinventer, à s'approprier l'histoire pour en sortir des trouvailles, un univers particulier. Mike Newell n'a pas la même vision ni la même intensité.

Néanmoins, cela prend un nouveau virage, Harry va vers son destin (il revient face à Voldemort, résigné, même s'il doit mourir, quand ce dernier lui dit "ne tourne pas le dos à Voldemort...") Harry prend une nouvelle dimension. Et le contexte ainsi exposé donne le ton de la suite, qui s'annonce sombre. Car c'est une nouvelle lutte à mort qui commence là entre Voldemort et Harry.

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Par Flora
Dimanche 23 avril 2006 7 23 /04 /2006 18:05
- Publié dans : Analyse filmique

Petit retour au double. Je sais j’ai déjà écrit sur la dissociation et donc vu que Harry et Voldemort étaient légèrement schizophrènes. Mais je vais en reparler non pas par les films et les effets miroir, mais par le biais du texte L’inquiétante Etrangeté de Freud. J’ai déjà mentionné cet essai qui parle de l’angoisse et de l’inquiétant qui surgit du quotidien, de « la maison ». Le double est un motif de l’étrangement inquiétant. Ce sentiment, est, du reste présent dans toute l’œuvre de J. K. Rowling. J’évoquerai par la suite la schizophrénie et la névrose qui provoquent ce sentiment.

 

Freud écrit que « le motif du double dans toutes ses gradations et spécifications, c’est-à-dire de la mise en scène de personnages qui, du fait de leur apparence semblable, sont forcément tenus pour identiques, de l’intensification de ce rapport par la transmission immédiate de processus psychiques de l’un de ces personnages à l’autre - ce que nous nommerions télépathie - de sorte que l’un participe au savoir, aux sentiments et aux expériences de l’autre, de l’identification à une autre personne, de sorte qu’on ne sait plus à quoi s’en tenir quant au Moi propre ou qu’on met le Moi étranger à la place du Moi propre - donc dédoublement du Moi, division du Moi, permutation du Moi – et enfin du retour permanent du même, de la répétition des mêmes traits de visages, caractères, destins, actes criminels, voire des noms à travers plusieurs générations. »[a] 

 

Cet extrait est intéressant à plus d’un titre. Déjà pour la ressemblance physique. Je l’ai déjà énumérée. Ils ne sont certes pas tenus pour identiques pour les autres personnages mais pour nous lecteurs la « permutation du Moi » est évidente. Comme le dit Voldemort dans le second bouquin : « il y a une étrange ressemblance entre nous, Harry Potter. Même toi tu as dû le remarquer. Nous avons tous les deux du sang moldu, nous sommes tous les deux orphelins, élevés par des Moldus. Et probablement les deux seuls élèves de Poudlard qui aient jamais parlé fourchelang depuis le temps du grand Serpentard lui-même. Même physiquement nous nous ressemblons.[b] » Harry est troublé de cette ressemblance tant physique que psychique.  D’ailleurs c’est surtout sur les « processus psychiques » que la dualité se fait sentir. « L’un participe au savoir, aux sentiments, et aux expériences de l’autre. » Harry ressent ce que Voldemort ressent par l’intermédiaire de sa cicatrice et il sait que c’est vrai. Dans L’ordre du phénix, il est capable de dire si son ennemi est en colère ou heureux.

« Ca me fait mal car il est….en colère. Harry n’avait eu aucune intention de dire cela et il entendit ses propres paroles comme si un étranger les avait prononcées. Pourtant il savait qu’elles étaient vraies.

- (Ron) tu parviens à lire les pensées de Tu-Sais-Qui!

- Non. C’est plutôt…son humeur, j’imagine »[c]

Ce lien est particulier. On peut le prendre comme la sorte de télépathie dont parle Freud. Ce partage est si troublant que Harry ne sait pas très bien où il en est. Il évoque même la confusion : « la confusion, c’était le mot qui convenait »[d]. Le double va de pair avec la répétition qui occasionne aussi le sentiment d’inquiétante étrangeté. « Même traits de visages, caractères, destins, actes criminels voire des noms. » Là c’est évident. Harry et Voldemort, non seulement se ressemblent, mais question destin ils sont aussi proches puisque c’est le même c’est-à-dire tuer l’autre. Ils ont aussi tué tous les deux. Quant au nom, il suffit de voir que Voldemort est un ‘Junior’ et que le deuxième prénom de Harry est James, le prénom de son père.

Ce dédoublement altère aussi le physique puisque dans le cinquième livre Harry et Voldemort vont jusqu’à partager le même corps lors de cauchemars du premier. N’oublions pas non plus Voldemort qui par peur de la mort fait des horcruxes pour diviser son âme! Là c’est à l’origine même du double que ça fait écho. Car il était « une assurance contre la disparition du Moi, un ‘démenti énergique de la puissance de la mort’, et il est probable que l’âme ‘immortelle’ a été le premier double du corps. »[e] Tout cela annonce deux autres choses qui sont aussi présentes dans le l’œuvre : non seulement la schizophrénie mais aussi la névrose. 

 

Pour traiter ces deux sujets je partirai de la définition encyclopédique de ces deux termes puis j’examinerai comment se manifestent ces tendances.

Névrose : origine psychique ou psychosomatique. Peut résulter de trouble de l’affectivité ou de la conscience morale, de sexualité, mais peut avoir aussi des causes endocriniennes, humorales, infectieuses, toxiques (alcool, médicaments…). Elle traduit un déséquilibre du dynamisme nerveux.[f]  

 

C’est surtout du trouble de l’affectivité (que l’on retrouve chez le schizophrène) et de la conscience morale qui nous intéresse ici. Harry a déjà tué, et à plusieurs reprises, vraiment souhaiter la mort de quelqu’un ou même la sienne comme à la fin du sixième tome quand il se bat contre Rogue.  Sa conscience morale est assez malmenée dans les livres.

Quant à sont trouble affectif, il est évident. Harry Potter n’est pas un être qui a connu beaucoup d’affection. Durant son enfance il n’en a même connue aucune. Il a grandit dans la haine de lui-même et des autres. La première fois que quelqu’un montre de l’affection pour lui, l’apprécie, il a déjà 11 ans. Ce manque se ressent dans sa manière d’aborder les gens, de se comporter avec eux. Il est plutôt introverti et il lui arrive d’être virulent, insolent voire blessant dans ses propos. L’évocation de ses parents est un sujet délicat tout comme sa ressemblance avec Voldemort. Quand Hermione tente de lui rappeler - à la fin du troisième film - que son père est mort, Harry lui coupe la parole sèchement :

« - Harry you’re father is… 

- Dead! I know ! »  

 

Névrose d’angoisse : prédomine une angoisse intense caractérisée par l’idée d’un danger à venir et se manifestant par des ‘idées noires’, des inquiétudes, une anxiété se répétant à tout propos et restreignant très rapidement le champ d’activité du sujet. Ces états d’angoisse se manifestent par une hyperémotivité ou par des crises soudaines ou le malade redoute la folie, la mort.[g] 

 

La folie et la mort sont présentes dans l’œuvre. Quand dans le cinq, Harry croit être possédé par Voldemort et être l’arme de celui-ci c’est bien de cela dont il s’agit. Refusant d’en parler avec les autres, il les fuit. Il s’isole dans une pièce du manoir des Black. Ce comportement est irrationnel comme le lui dira Ginny. Cela va de pair avec l’hystérie. En effet, Harry somatise beaucoup. Il a des sortes de visions qui lui font avoir un comportement irrationnel là encore, et proche de l’hystérie quand il croit que Sirius est en train de mourir au ministère par exemple et qu’il hurle son angoisse. Il est incapable de réfléchir. Comportement qui tranche singulièrement avec celui qu’il aura au ministère, où, alors que la bande est entourée de mangemorts, Harry gardera son sang-froid et parviendra à faire fuir tout le monde avec une brillante idée. Là encore on a droit à deux facettes de Harry. Le double, la schizophrénie est justement le prochain point.

Schizophrénie : désigne l’ensemble des états mentaux pathologiques dont la caractéristique essentielle et évolutive est la dissociation progressive des éléments constitutifs de la personnalité et des fonctions psychiques avec comme corollaire une perte de contact avec la réalité et une tendance croissante à l’inadaptation au milieu. 

 

Troubles : tendance à se perdre dans un monde imaginaire alimenté par une pensée perturbée, développement d’idées délirantes et incohérentes et des hallucinations. L’affectivité subit aussi de profondes perturbations (détachement, indifférence, étrangeté des sentiments) ainsi que le comportement (paradoxal, discordant et inadapté).[h] 

 

Il n’est pas question de dire que Harry est totalement schizophrène tout comme il n’est pas complètement névrosé. Cependant, Harry en possède quelques symptômes. Tout d’abord la dissociation et la permutation du Moi, avec tous les troubles – déjà évoqués plus haut - qu’ils entraînent. Harry perd plusieurs fois « contact avec la réalité » et est totalement inadapté. Une inadaptation tout d’abord au monde de la magie puis au monde tout court ce qui est logique et compréhensible vu le peu qu’il a vécu pendant son enfance. Pas d’affection donc, mais aussi pas de contact sinon haineux ou violent, personne à qui parler, se confier, à tel point qu’il en vient à se lier avec un animal (un serpent) pour enfin parler normalement et être ébahit devant une simple lettre comme on le serait devant le Saint-Graal. 

 

L’étrangeté du comportement et des sentiments est parfois d’ordre schizophrénique comme cette incapacité à se sentir coupable après un meurtre. Après avoir tuer Quirrell, Harry ne ressent rien de particulier. Il ne regrette pas, ne se sent pas mal dans sa peau alors qu’il vient de perdre son innocence d’enfant, il ne gamberge pas. Certes, on se dit que Quirrell était le pantin de Voldemort et nous ne sommes pas plus désolé pour lui que Harry. Cependant un professeur est mort par les mains même du héros et celui-ci n’a pas un comportement normal pour un enfant de cette âge, surtout après un tel acte. « Détachement, indifférence, étrangeté des sentiments », plus d’une fois dans les six tomes Harry a manifesté cela. 

 

Il y a une autre chose dans la névrose qui peut être rattaché à ces bouquins et dont Freud parle. C’est le rapport entre rêve et réalité, et cela a trait à la magie. Ce rapport entraîne ce sentiment étrangement inquiétant. 

 

« Un effet d’inquiétante étrangeté se produit souvent et aisément quand la frontière entre fantaisie et réalité se trouve effacée, quand se présente à nous comme réel quelque chose que nous avions jusque là considéré comme fantastique, quand un symbole revêt toute l’efficience et toute la signification du symbolisé et d’autres choses du même genre. C’est là-dessus que repose également une bonne part de l’inquiétante étrangeté inhérente aux pratiques magiques. Ce qu’il y a d’infantile là-dedans, et qui domine aussi la vie psychique des névrosées, c’est l’accentuation excessive de la réalité psychique par rapport à la réalité matérielle, trait qui se rattache à la toute puissance des pensées. »[i] 

 

Ce sentiment d’inquiétante étrangeté n’est-ce pas celui éprouvé par Harry lorsqu’il parvient à faire disparaître la vitre au zoo ou encore quand un demi-géant vient lui dire qu’il est un sorcier ? A ce moment se présente à lui une chose qu’il croyait «fantastique », même inexistant (« There’s no such thing as magic ! » ‘La magie ça n’existe pas’ lui dis son oncle dans le premier film) et qui pourtant s’avère être bien réel. Il est un sorcier. 

 

 Dans cet extrait se trouve aussi la source de la peur des Moldus envers les sorciers. Ils sont mal à l’aise et préfèrent ne pas en entendre parler car le fait que ce soit réel leur provoque ce sentiment d’étrangement inquiétant. 

 

Il n’est donc pas question ici de dire que Harry Potter est schizophrène et névrosé, qu’il peut être considéré comme fou ou quelque chose de la sorte. Il est surtout question de voir que l’œuvre de J. K. Rowling emprunte à la psychanalyse. Je ne sais pas si elle a lu Freud ou si elle s’est intéressée de près à la psychanalyse mais elle s’en approche par certains aspects dans son écriture et description des personnages, sentiments et évènements. Cela est vraiment intéressant et appelle à la curiosité.


[a] Extrait de « L’inquiétante étrangeté » essai paru dans les Essais de psychanalyse appliquée de Sigmund Freud, Gallimard, coll. Les Essais, 1933. Gallimard, Paris, 1985 pour la présente édition et les notes. L’inquiétante étrangeté et autres essais, (avec la trad. De 1985 et les notes) Folio, Paris, 1988, pp. 236. 

 

[b] Harry Potter et la Chambre des secrets, édition de poche Folio junior, Gallimard Jeunesse, 1999, pp 332-333. 

 

[c] Harry Potter et l’Ordre du phénix, édition Gallimard jeunesse, 2003, pp 431-432

[d] Ibid. p 434

[e] Extrait de « L’inquiétante étrangeté » de Freud, pp236-237 ; ‘démenti….mort’ de O. Rank, Le Double, 1914

 

[f] Définition de l’encyclopédie Axis.

[g] Ibid.

[h] Ibid. p2 

 

[i] « L’inquiétante étrangeté », extrait de L’inquiétante étrangeté et autres essais, Folio, 1988, p251

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Par Flora Ondet (Champignon Horrifique sur Alohomora)
Lundi 23 janvier 2006 1 23 /01 /2006 22:01
- Publié dans : Analyse filmique

Voici l'analyse filmique de la saga Harry Potter faite par ma soeur Flora, étudiante en Cinéma (3ème année) à St-Denis.

Au menu :

- Analyse des films

* Harry Potter and The Philosopher's Stone

* Harry Potter and The Chamber of Secrets

* Harry Potter and The Prisonner of Azkaban

- Un sujet sur la dissociation (dédoublement) et les effets miroir dans les livres et les films.


Harry Potter and The Philosopher’s Sto ne

Réalisateur : Chris Colombus 

Ce film est le premier de la saga, il est donc là en introduction. Il le fait assez bien, il est très fidèle au livre dont il suit le parcours pratiquement chapitre par chapitre. Ce film est très professionnel c’est une qualité, mais aussi un défaut…En voulant nous présenter le monde sorcier, il s’attarde sur des détails où des gadgets inutiles comme le briquet de Dumbledore lors de la séquence d’exposition.

 

Le début du film, justement, est long. La situation est engagée de façon très classique avec le jeune héros petit et maigrichon, filmé en plongé et maltraité par sa famille notamment son cousin, filmé en contre-plongée comme il se doit… Le rapport de force est mis en place tout de suite. Puis survient donc l’élément perturbateur synonyme d’espoir pour Harry. Une lettre, qui sera donc confisquée par tonton. Mais il y en aura une autre. Cela pourrait être suffisant, malheureusement, Chris Colombus se répète et nous montre la même scène deux ou trois fois….Dans son soucis d’être fidèle, il est redondant et la séquence d’exposition se traîne en longueurs.

 

Finalement Harry apprend qu’il est un sorcier par Hagrid, venu aussi le chercher. Il est intéressant de noter que dans la mythologie, le géant était envoyé par les Dieux pour prévenir les humains que quelque chose allait se passer où leur apporter une nouvelle. Hagrid est un demi-géant et dans cette scène, il remplit un peu cette fonction. Il le fera d’ailleurs aussi dans d’autres scènes. Il y a la même chose dans Twin Peaks de David Lynch.

 

La séquence d’exposition enfin terminée, place au monde de la magie avec un Chaudron Baveur tout droit sortit de Dickens. Ce monde magique est idéalisé comme le montre la scène du Chemin de Traverse qui rend compte de l’émerveillement heureux de Harry. Il n’y a pas de zones d’ombres où d’effroi ici. Même quand Hagrid parle de Voldemort, on ne frissonne pas. « Magic Rules » est le message.  

Ensuite tout est exactement comme dans le bouquin. Un peu trop d’ailleurs….il y a pas mal d’idées qui tiennent du livre comme les échecs, mais elles ne sont pas vraiment développées. On n’aura pas droit à du suspense dans la scène d’échecs de fin…Colombus rate même ses effets de surprises, comme le coup du minuscule paquet dans le coffre. Avec la musique wagnérienne et une grande porte, il aurait fallu ne pas nous montrer le paquet avant que la porte ne soit ouverte !

 

La réalisation n'est guère inventive et est très figée, ce qui explique en partie le fait qu’on ne rentre pas dans le film. Il n’y a pas beaucoup de mouvement de caméra, c’est avant tout du champ/contre-champ, plan large, plan rapproché… On sent que Colombus a cherché à s’appliquer, mais un peu trop tout de même ! Il manque l’inattendu, la spontanéité, un petit grain de folie même, pourquoi pas ?

En fait tout le film tourne autour de la scène, par ailleurs interminable, de Quidditch, très attendue et très préparée, et arrive comme La grande scène de bravoure calculée un peu à la manière de la course de pods dans Star Wars Episode 1.

 

Cela dit, il y a quelque détails assez croustillants comme Rogue s’en allant après avoir dit au trio de ne pas rester seul à l’intérieur sous peine de croire qu’ils manigancent quelque chose, et ayant l’air de Dark Vador vu de dos, avec cape qui ondule et démarche assurée.

 

Il faut aussi noter que la scène du miroir de Risèd, qui est la plus importante du film, car présentant les sujets de la saga (l’obsession de l'image du père et le double) n’est pas bâclée. Elle est sobre et simple.

 

Ce film remplit donc son contrat, il présente fidèlement le monde sorcier et les personnages, il est assez bien mené malgré les défauts et les longueurs mais on ne parvient pas à rentrer dans le film.


Harry Potter and The Chamber of Secrets

 

 

 

 Réalisateur : Chris Colombus 

Ce film est encore très fidèle au bouquin et beaucoup trop….en plus le découpage est mauvais et la façon de filmer laisse rêveur… 

Le début chez les Dursley est correct. La décoration de la maison me fait penser au film US des années cinquante, qui présentaient une Amérique bien propre, impeccable, avec les maisons jumelles super propres, avec le gazon bien vert…le même genre de films et d’images qu’a utilisé David Lynch dans sa séquence d’ouverture de Blue Velvet. Là on voit bien la maison bien rangée, avec papier peint beige, rayures roses et rideaux à fleurs, la belle petite famille avec la ménagère. Les Dursley sont sur leur 31. Harry tranche d’autant plus. Il ne cadre pas avec l’environnement. Il est mis à part. Même quand il bricole, Vernon porte une salopette bleue qu’on croirait flambant neuve ! Il me fait penser à Mario Bros !

 

L’interdit est vraiment prégnant dans le film. On voit des barreaux partout : fenêtres de la chambre de Harry chez les Dursley, nombre incalculable de cages dans la classe de McGonagall et chez Hagrid, c’est la première chose qui nous est montrée; fenêtres du châteaux et n’oublions pas le passage pour passer au quai 9¾ qui se bloque. L’idée, c’est que l’interdit est bravé. Les barreaux de la chambre de Harry vont être arrachés, en faisant la potion du polynectar  Hermione dit elle-même qu’ils enfreignent au moins une cinquantaine de règles. Cela préfigure l’ouverture de la chambre des secrets qui est un endroit caché, interdit pour beaucoup et pourtant elle sera pénétrée par le héros.

 

Il y a dans cet opus un bestiaire qui va de paire avec l’idée de monstre. On voit un chat, des cochons (Terrier) des hiboux….sans compter les animaux assez étranges. Hermione devient une chimère après avoir bu le polynectar….Dans la classe du professeur McGonagall, il y a sur les côtés des cages avec des bêtes, des animaux à l’intérieur, cela fait zoo mais me rappelle aussi les cabinets de curiosité qu’il y avait au 18ème siècle*. On remarque ça juste au moment où elle parle de ce que renferme la chambre des secrets et prononce le mot « monster », monstre. ** De même, les gargouilles sont des animaux qui sont assez effrayants tout comme le phoénix géant qui forme l’escalier menant au bureau de Dumbledore. Cette statue est d’ailleurs filmée en contre-plongée. La figure du monstre mène bien sûr au basilic géant de la fin.

En parlant de monstres, Lucius Malefoy est caractérisé en un personnage monstrueux et très connu : Dracula. En effet, à la fin, dans le bureau de Dumbledore, le visage de Malefoy est éclairé qu’au niveau des yeux, le reste de son visage est dans l’ombre. C’est très flagrant quand il se retourne vers Harry. Son visage est filmé en plan rapproché et on voit bien que la partie des yeux est très éclairée par rapport au reste. Dans Dracula de Tod Browning (1931), le visage de Bela Lugosi est éclairé de la même façon.

 

Harry aussi est assimilé au monstre. Il boit le polynectar et se transforme. On ne voit pas la métamorphose des autres mais la sienne. C’est très intéressant et confère au film un côté « bronigien », donc sombre et expressionniste assez plaisant. C’est le cas aussi du décor chez Barjow et Beurk qui rappelle certains films de Burton. Je pense surtout au château dans Edward aux mains d’argent. 

La réalisation est vraiment mauvaise. Encore une fois, le film est fidèle et on sent que Colombus s’est appliqué, mais là encore les effets sont ratés. Il n’y a pas plus d’effroi ici que dans le premier opus. Le monde de la magie est encore idéalisé et les efforts du réalisateur pour assombrir le film sont vains. « J’ai dû changer ma façon de filmer » a-t-il dit. Et bien on peut le regretter ! Même si le premier film était figé, au moins c’était sobre. Dans sa volonté d’innover et de rendre le film trépidant, il met des effets de caméra partout ! Les plans en faux grand angle ou de travers, les changements de focales et les distorsions sont trop nombreux et inutiles. Je pense notamment à la scène de flash-back super explicatif où on voit Ginny ouvrir la chambre des secrets. L’effet est horrible ! 

Le film n’est pas toujours bien découpé et trop long. La scène de poursuite voiture/araignées est exactement la même que celle voiture/T-Rex de Jurassic Park mais en trois fois moins bien découpée ! Colombus a été l’assistant de Spielberg et ça se voit. Mais il n’a pas le talent du maître. 

Certaines scènes sont inutiles. Le film est trop long. Plus on avance et plus ça tourne à l’interminable séance de jeu vidéo : paf le serpent, l’intrigue se poursuit, on croît approcher du dénouement que là, re-paf le serpent. Ca se traîne en longueur.

 

Sans ces effets et ces scènes en trop, le film serait bien trépidant. Le reste est de facture classique et plutôt pas mal avec quelques détails à relever comme lors du club de duel. On note que Harry, le gentil, est à droite, comme il se doit et que le méchant Malefoy est donc à gauche. Ils sont opposés par un champ/contre-champ.

 

Le film peut quand même interpeller. Le rapprochement entre Harry et Voldemort est bien traité, on voit bien leurs points communs, le fourchelang en tête mais pas seulement. L’idée de double apparaît encore. Ressemblance physique, importance du père et le meurtre. Harry n’hésitant pas à tuer (en fait ça ne le tue pas mais c’est ce qu’il désire) en enfonçant la dent dans le journal. L’idée de vengeance est déjà là et ils l’ont en commun. 

L’idée que Harry est  étrange est d’ailleurs soulignée lorsqu’il prend le polynectar. Alors que les deux autres sont malades après une gorgée, lui boit presque tout, imperturbable.

 

Enfin, la fin est très « tarte » et moralisatrice. Les gens qui applaudissent pendant un long moment, c’est mauvais. Colombus a cédé au happy ending facile et mièvre.

Encore une fois la noirceur est absente et on ne tremble pas du tout. Le film est très fidèle au livre, un peu trop même. Le découpage n’est pas bon ainsi que la réalisation parfois. Il en résulte un film long et ennuyeux. Il y a plus de rythme que dans le premier mais il est moins intéressant et les acteurs n’ont strictement rien à jouer. Ils se déplacent et disent leur texte voilà tout. Un film avec de l’action, du rythme et de l’humour mais très décevant. 

*cabinets de curiosité : au 18ème siècle certaines personnes ayant découvert des pays lointains, exposaient les choses les plus étranges qu’il avaient ramené de leurs voyages. Cela pouvait aller de pierres à formes étranges aux animaux en passant par des trucs plus glauque genre fœtus humain. 

** en anglais « monster » n’est pas synonyme de « freak ». « Freak » n’est pas péjoratif à la base. Le mot a été un peu galvaudé. Il peut être utilisé de façon péjorative mais il désigne un monstre mais  il y a un une notion étonnement un émerveillement. « Monster » est toujours péjoratif.


Harry Potter and The Prisoner of Azkaban  

Realisation: Alfonso Cuaron

Ce film est radicalement différent des deux précédents. C’est aussi l’épisode de l’entrée dans l’adolescence. Ce troisième opus est plus rythmé et plus noir.

Tous ces changements se voient dès le début du film avec caméra à épaule, couleur froide et, rapidement, fuite dans la nuit pour Harry sous une lune gothique. (On pense souvent à Burton). 

Contrairement aux deux films précédents, celui-là est vraiment centré sur les personnages et en particulier sur celui de Harry. L’obsession de l’image du père est le sujet avec l’adolescence, la haine et la peur. On découvre une toute autre facette des personnages : Harry n’est pas qu’un pauvre petit héros au destin tragique et au grand courage. C’est aussi un ado qui a peur, qui est sombre, vindicatif et pas aimable. On est loin du héros modèle traditionnel.

Le film gagne donc en profondeur. Surtout que Cuaron et son scénariste Steve Kloves, ont pris le parti d’enlever tout - ou presque - ce qui n’a pas trait à cela. Même l’histoire de l’évadé Sirius Black est reléguée au second plan. C’est une des libertés que le réalisateur a prises. Epuration de l’histoire au profit du climat, de la tension et des personnages. Harry est d’ailleurs de toutes les scènes et on le voit souvent au centre comme lors du cours de défense contre les forces du mal. La caméra tourne autour de lui.

Cuaron aère aussi le bouquin, délaissant le château et la description des évènements internes à Hogwarts au profit de scènes en extérieurs et décors naturels où apparaissent créatures gracieuses, gothiques ou effrayantes.

Il prend aussi des libertés vestimentaires : pour affronter les détraqueurs et échapper à un loup garou, le jean et les baskets, c’est mieux. Cela donne un ton particulier et assez plaisant.

Ce film est en effet intéressant pour son atmosphère. Déjà l’idée des couleurs froides et de l’imagerie expressionniste à grand renfort de clair/obscure rend le tout plus inquiétant. Ensuite, le fait que Cuaron film le quotidien et installe une routine ronronnante ne fait que rendre les attaques ou les créatures qui rôdes plus effrayants et plus marquant. Il instaure une impression d’«inquiétante étrangeté »* ce qui fait encore penser à Burton. Ici règne ombres, fantômes, un monde lisse de masques et d’apparitions qui renouent avec l’essence même du conte.

L’étrange est un mot qui sied bien à ce film et l’atmosphère est aussi créée par un bestiaire impressionnant : il y a des animaux de toutes sortes et partout. Crapaud, chat, rat, chouette et hiboux, girafe, serpent, chien, hippopotame, corbeau….Ils sont dans les tableaux dans les salles, ou dans la nature…ils sont même en cri, au début quand Harry et ses amis mangent des bonbons : lions, éléphant, singe….il y en a plus que dans un film de Browning.

Ces animaux ont bien sûr une fonction…cela fait figure de décors et participe à l’environnement et à l’atmosphère. Cuaron les utilise pour confronter le vrai et le faux. Certains animaux sont vrais (chouette, chat..) et d’autres pas (oiseau en papier). Certains existent réellement et d’autres sont le produit de l’imagination de l’auteur (hippogriffe) ou de l’équipe du film (oiseau en papier). Certains sont bel et bien des animaux (chat, chouette…) d’autres non (rat, chien) et ainsi de suite. Cette notion de vrai/faux brouillée annonce évidemment la fin avec Sirius (good ou bad guy ???) mais le fait de façon détournée, subtile. Tout comme ces plans sur les horloges et le balancier dans le hall annonce le retour en arrière. 

Ce bestiaire marque la figure du monstre. Il y a beaucoup de chimères dans ce film ; dans l’antiquité et au  Moyen-Âge, elles étaient une grande figure de monstre. Cela me fait penser à Freaks de Browning quand Cléo, à la fin, est transformée en femme poule. Le cinéma de Browning est fait de monstres, de fêtes foraines et d’animaux…on peut donc y voir là une référence. D’ailleurs, comme autre référence à Browning, je trouve que Trelawney parle exactement comme Bela Lugosi dans Dracula (1931). Le monstre intervient aussi dès le début avec une femme montgolfière et un bossu. Sans parler des têtes miniatures…Autre détail troublant : quand Harry va se faire « emmené » par Hermione alors qu’elle est sur une branche du saule cogneur, il y a un regard caméra. On dirait vraiment que Radcliffe nous regarde.

Comme dans les deux premiers films, certains animaux sont effrayants et on pense encore aux cabinets de curiosité (l’animal qui dépasse d’une coquille d’œuf chez Hagrid)

On peut aussi noter un hommage au début du cinéma avec un projecteur archaïque qu’utilise Rogue pour montrer des images (sur un écran sortit de nulle part) de monstres (belle déviation de l’Homme de Vitruve De Vinci).

Ce qui frappe aussi dans ce film, c’est l’interdiction, le verrou. On ne nous donne que très peu d’information. On en sait autant que le héros. Nous découvrons avec lui. Mais on n’a pas le droit d’entendre certaines choses. L’accès est interdit, obstrué. Il y a beaucoup de portes. Il y a ce plan en grand angle où l’on voit la porte du château se verrouiller. C’est évident dès la première partie du film. Harry n’a pas le droit de se promener sur le chemin de traverse et dans le train, il dit à Hermione et Ron qu’il a quelque chose à dire et là, il ferme la porte sur nous. On reste dehors.  Hermione et Ron ne peuvent rentrer aux Trois Balais. La porte se referme sur eux. Harry doit lutter et enfreindre les règles pour comprendre ce qui se passe.

Au niveau de la réalisation, ce film n’est pas très découpé par rapport aux deux premiers. Il est en revanche plus rythmé avec notamment des plans filmés caméra à épaule. Il y a beaucoup de fluidité dans la manière de filmer. Les séquences s’enchaînent bien. La caméra épouse le regard du héros, ou s’accorde avec l’action, le trajet que font les personnages. Par exemple, lors du retour dans le temps, Harry et Hermione quittent l’infirmerie pour aller chez Hagrid. La caméra les suit dans le couloir en travelling avant, puis continue en passant par les rouages de l’horloge, pour continuer à les suivre en travelling avant d’avoir un plan fixe et a hauteur d’enfant sur le pont. Et bien, à la fin, quand ils reviennent à l’infirmerie, ils refont le même trajet à l’envers. La caméra fait de même. Plan fixe sur le pont puis, sur la cour et rentrée par l’horloge puis les rouages en travelling arrière où on retrouve nos héros dans le couloir.

Cuaron apporte également une touche personnelle très intéressante en brisant les règles du champ/contre-champ. Normalement, le second précède immédiatement le premier mais là ce n’est pas le cas. Nous avons trois champs et les contre-champs ne viendront qu’une vingtaine de minutes plus tard à la faveur d’un retour dans le temps, ce qui donne la plus belle scène du film, celle du patronus, en résolvant les questions posées par les champs : Buck vivant ou mort ? Sirius méchant ou gentil ? Potter père ou fils ? Comblant les fissures du champ et du hors-champ, le réalisateur fait de cette superbe séquence finale l’épicentre de son film, jeu de miroir où un plan répond à l’autre pour en déplier toutes les potentialités d’inversion.

D’ailleurs si l’influence de Burton est évidente, On sent que Cuaron prend plaisir à faire bondir son récit par le mouvement alors qu’à l’opposé, Chris Colombus se complaisait dans un figement descriptif.

La réussite du film tient de là : l’équilibre trouvé entre naïveté et sophistication, archaïsme du conte et déluge des effets.

 

Bref un film baroque, à la mise en scène admirable de fluidité, avec le plaisir du conte retrouvé et qui contrebalance parfaitement avec les effets et les signes du genre blockbuster. 

 * « L’inquiétante étrangeté » (Unheimliche en allemand) est un essai de Sigmund Freud sur ce qui n’appartient pas à la maison et pourtant y demeure. En fait l’idée est que l’étrange, et l’inquiétant de ce que l’on connaît bien ; Ca sort du quotidien. Unheimliche peut être aussi traduit par l’insolite.

De nombreux cinéastes ont lu Freud, notamment ses contemporains comme Tod Browning. Mais aussi les successeurs de celui-ci : Tim Burton, David Lynch ou le français Georges Franju.

 


 Harry Potter : la dissociation et les effets miroir

 Par Flora Ondet (Champignon Horrifique sur Alohomora) 

 

Les livres Harry Potter regorgent d’idées parfois noires et complexes voire tordues et les personnages qui composent cette histoire ne le sont pas moins. Les films essaient de reprendre ça. 

Il y a une certaine schizophrénie dans cette saga et elle se manifeste par plusieurs moyens et surtout par le biais de Harry et de Voldemort. 

La dissociation est vraiment omniprésente et le personnage principal lui-même est le premier à en souffrir. Il est double. L’idée est que son ennemi c’est lui. C’est pour cela que ses ressemblances avec Voldemort sont aussi mises en évidence. 

Cela se remarque notamment par pléthore d’effets miroir dans les livres mais aussi dans les films. Aucun des réalisateurs n’est passé à côté et cela prouve en partie son importance.

 

En effet, le miroir en lui-même, quel qu’il soit est le symbole du double. Quiconque se voit dedans se multiplie. 

L’histoire des Harry Potter commence par un miroir. Celui de Risèd. Cette scène est très importante. Elle nous indique comment lire ou voir tout le reste de la saga. Cette séquence est d’ailleurs la plus importante du premier film. Harry regarde dans ce miroir et voit ses parents (filiation et image du père installé) et lui-même au centre. C’est la première fois qu’il se dédouble et ce n’est pas la dernière. La dissociation  débute là. Elle ne se poursuit pas trop dans ce premier épisode bien qu’à la fin, il se dédouble encore par le biais de ce même objet. 

Dans le deuxième opus, le miroir prend toute son ampleur et son importance. C’est notamment grâce aux reflets de l’eau que Miss Teigne est tétanisée et non morte. Pareil pour Hermione qui a utilisé un petit miroir. A la fin quand Harry assemble tout les morceaux du puzzle qui lui permettra d’aller sauver Ginny, il regarde vers une fenêtre et on aperçoit son reflet. 

Cependant, c’est dans le troisième film que ces effets sont les plus réussis et qu’ils annoncent clairement la dissociation. Tout d’abord dans le train, quand il se réveil après s’être évanoui, il discute puis se regarde dans la vitre. Là son image est brouillée par la pluie dans une belle transition en fondu enchaîné. Il y a exactement le même effet quand il se voit sur la surface du lac qu’il survole à dos d’hippogriffe. Son reflet est brouillé. Il se dissocie. Son double n’est pas tout à fait comme lui. Il est plus inquiétant. Cela renforce l’ambiguïté du personnage. 

Le troisième est très frappant et indique que « l’autre » est quelqu’un d’inquiétant et d’effrayant. Harry va se promener la nuit avec sa carte du maraudeur et au bout d’un moment, sa baguette, qui est son unique point de lumière, se tourne vers un miroir et il se voit. Comment réagit-il alors ? Il sursaute. Il a peur. Bien sûr, il ne s’y attendait pas mais cela peut  s’interpréter autrement. N’oublions pas non plus le retour en arrière qui le dédouble pour de bon et les plans qui se répètent et se répondent en miroir lorsqu’il va sauver tout le monde avec Hermione. La dissociation est donc plus prononcée ici que lors des deux premiers. En effet, plus les livres (et les films donc) avancent et plus cette idée est prégnante même si dans la quatrième aventure, il y a moins d’effets miroir (Ils réapparaîtront dans les autres livres notamment avec le miroir que donne Sirius à Harry dans le 5ème tome). 

C’est que le double intervient de différentes façons. Miroir ou pas, le personnage principal ne cesse de se dédoubler offrant différentes facettes de lui-même. En fait, toute cette idée réside déjà dans le sujet même de la saga : l’obsession de l’image du père avec d’un côté la bonne figure paternelle qu’est Dumbledore et, de l’autre, la mauvaise figure qu’incarne Voldemort.

Deux figures qui sont importantes pour Harry qui est un orphelin. Son problème est qu’il est beaucoup plus proche de la mauvaise que de la bonne. Cela est appuyé dès le second tome où il est beaucoup question de ses ressemblances avec Voldemort. Ils ont tous les deux les cheveux noirs corbeaux, sont plutôt maigre, ont grandi sans parents, ont du sang moldu et parlent le fourchelang et se foutent pas mal des règlements. Cela fait déjà beaucoup mais ce n’est qu’un début. Il faut ajouter qu’ils ont une plume du même phénix dans leurs baguettes qui sont donc soeurs. N’oublions pas non plus les traits de caractères. Harry est sombre, très vindicatif et parfois violent tout comme son ennemi. Puis il y a aussi la célébrité et le fait qu’ils aient tous deux des admirateurs, des partisans et des détracteurs. Cela fait quand même énormément de points communs. 

Ce n’est pas fini. Cela va beaucoup plus loin. L’idée que Voldemort et Harry sont des alter ego et sont pareils se manifeste par des faits qui tendent à les rapprocher. Tout d’abord dans le quatrième opus, pour revenir pour de bon, Voldemort doit prélever du sang de Harry. Cela lui permet de casser la protection de Lily Potter envers son fils. Le message est clair : « c’est le même sang qui coule dans nos veines ! Tu es moi et je suis toi ». Dans le cinquième tome, Harry et Voldemort vont même jusqu’à partager sentiments et corps ! Ils sont toujours en interaction. 

« L’ennemi c’est moi ». C’est valable pour Harry et pour Voldemort. Dumbledore ne cesse-t-il pas de répéter que c’est le second qui a choisi et même fait du premier son ennemi ?

 

Voldemort a fabriqué Harry tel qu’il est aujourd’hui. Il en a fait son alter ego, son ennemi et son double. La dissociation, cela fait encore un point qu’ils partagent. Cela affecte leurs visions des choses, leurs comportements vis-à-vis des autres. Il est utile de noter que Harry n’est pas forcément bon envers ses congénères. Il peut passer du jeune héros adolescent courageux et un peu perdu à bourreau (Il tue Quirrell, puis l’image de Voldemort avec beaucoup de sang-froid). Il peut céder à son désir de vengeance. C’est ce qu’il commence à faire à la fin du troisième en sautant sur Sirius. Cela se voit particulièrement dans le film, il y a quelque chose de dangereux, presque d’animal qui se dégage de lui.

La schizophrénie est donc bien présente dans la saga. Harry et Voldemort sont deux personnages dissociés qui ne font qu’un. Ils sont chacun l’ennemi de l’autre et leur propre ennemi en même temps. Quand Harry tuera Voldemort, il tuera une partie de lui-même avec. Cette constatation appelle un autre thème : le désir de parricide, Voldemort étant la mauvaise figure du père. Il faut qu’il s’en débarrasse pour pouvoir être lui-même, un adulte indépendant. Devant aussi se défaire de la bonne figure pour y arriver, il était donc logique que Dumbledore meure dans le sixième tome. C’est un voyage initiatique que Harry parviendra à finir quand son « deuxième père » et son « deuxième lui » seront morts. Tout cela si Harry lui-même survit bien entendu.

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